à lire

Matthieu Poitevin

Les sensations de l’architecte (décembre 2012)

Alors que le sentiment de confinement urbain ne cesse de s’accentuer, Matthieu Poitevin affirme au contraire que l’espace des villes est potentiellement infini. Portrait d’un architecte poète fonctionnant essentiellement à l’affect.

Matthieu Poitevin

Les sensations de l’architecte (décembre 2012)

« L’architecture représente mon moyen d’expression. Elle me permet d’appréhender le monde, de le comprendre, de l’interpréter et de le traduire ». D’emblée Matthieu Poitevin se place sur le terrain de l’imagination et de la subjectivité. Un architecte poète ? L’assemblage des deux termes semble suspect. On pense à tort que les poètes, doux rêveurs, ne construisent que du vent, que leur royaume est éthéré et qu’ils sont incapables de prendre part aux affaires de la cité. Matthieu Poitevin, lui, est au prise avec la réalité et il manipule un matériau on ne peut plus concret, mais, il reste persuadé qu’une approche purement matérialiste sera toujours vouée à l’échec. « L’architecture doit bien sûr répondre à des usages et des fonctions. C’est une donnée de base. Mais, de mon point de vue, on ne peut pas s’arrêter là. Il faut à chaque fois offrir, en plus, des espaces dénués de toutes utilités. Quand vous vous promenez dans la nature, vous ne cherchez pas à savoir à quoi elle sert, vous êtes confrontés à une forme de gratuité, de liberté. J’essaie à chaque fois de trouver la petite clé qui va permettre de dépasser l’assignation à une fonction et à un usage pour ouvrir les lieux sur un horizon, un partage, ou un échange ». 

Allonger l’illimité, le vieux rêve baudelairien, pourrait prendre forme au cœur de nos métropoles et ce alors même que l’espace des villes semble se raréfier, être de moins en moins public et de plus en plus privatisé ? Si notre imaginaire est sans borne, les territoires physiques, eux, ne sont pas extensibles. Pour qu’ils puissent être habitables par tous, il convient sans doute, de mieux les partager. Matthieu Poitevin y travaille. Et pas seul. Le besoin de jouer collectif est d’ailleurs inscrit dans ses gènes. Comme le goût de la poésie ?

 

Un héritage et des adoptions

Il a hérité d’une sensibilité au monde exacerbée. On pense bien sûr au père. Certains connaissent Julien Blaine, autant poète des mots que du corps ou de la voix ; d’autres se souviennent de Christian Poitevin qui, de 1989 à 1995, fut un élu à la culture aussi tonitruant qu’efficace. Les deux ne font qu’un et face à une telle figure, il ne doit pas être évident de se forger sa propre identité. « L’hérédité représente une chance et aussi forcément un poids. Je m’inscris dans un parcours tout en essayant de m’en extraire pour trouver mon propre cheminement. Mais, je revendique cette appartenance qui englobe aussi ma mère, cinéaste et militante, mes sœurs, mes grands parents... Et mes enfants ». Le sens de la famille est donc structurant pour Matthieu Poitevin. Il n’hésite pas à parler de clans. Mais au pluriel. Car il reproduit le même type de fonctionnement avec ses amis et à l’intérieur de son agence, ARM, qu’il a fondé, il y a 20 ans, avec Pascal Reynaud. La communauté, ici, est d’un autre ordre, mais elle apparaît tout autant soudée. « ARM développe depuis des années des liens très forts avec le même groupe d’architectes. Je considère que je n’existe pas sans les autres. Pour mes amis, c’est pareil. Je reste fidèle aux gens et choses auxquelles je crois ».

En tout cas, il fut très vite adopté par ses pairs. Jean Nouvel et Patrick Bouchain se sont reconnus dans cette approche de « l’espace vécu ». Le premier a invité ARM a participé, en 2004,  à la Cité Manifeste [1] à Mulhouse ; l’agence a ainsi livré onze appartements sociaux aux volumes inhabituellement vastes pour ce type de logement. Le second a accompagné, en tant que maître d’ouvrage, la définition du projet architecturale de la Friche la Belle de Mai. Et visiblement Patrick Bouchain et Matthieu Poitevin parle la même langue.

 

Ce qui peut être fait

Ce portrait ne correspond pas au mythe romantique du poète coupé du monde. Même la notion d’œuvre, avec tout ce qu’elle véhicule d’immuabilité et de sacralité, semble être le cadet des soucis de Matthieu Poitevin. « En architecture, vouloir signer une œuvre relève d’une posture égotique complètement dépassée. Les gens vont, au contraire, s’approprier les bâtiments. Ils vont les transformer ». Matthieu Poitevin ne parle jamais de création et souvent de Ré-affectation : « Nous aimons apprendre des lieux et leur renvoyer toute notre affectation ». Sans cette écoute préalable impossible d’accorder le territoire au projet des individus qui le peuplent.

Une telle sensibilité s’exprime forcément dans le champ culturel. ARM a gagné, en 2005, le concours de « la Grande Galerie de l’Île Seguin ». Puis, dans d’anciens hangars militaires de l’aire métropolitaine Toulousaine, l’agence a construit, en 2012, La Grainerie, une fabrique des arts du cirque. Et en 2014, elle livrera les nouveaux locaux du Cnac (Centre national des arts du cirque) sur une friche agricole à Chalon-en-Champagne. Sans oublier, bien sûr, les multiples intervention sur la Friche la Belle de Mai. Mais ARM ne se cantonne pas à la transformation des délaissés urbains en espaces culturels. Le cabinet réalise actuellement pour la Ville d’Aubagne « Les Cailloux », un programme comportant salle de spectacles, de fêtes, de réunion, espace d’exposition, café...  Le maître d’œuvre a réparti les différents éléments dans « quatre gros rochers fendus ». Et deux rues relient l’ensemble. « Elles sont ouvertes, se croisent et donnent ainsi la possibilité de greffer d’autres usages : un jardin, un marché... Nous offrons ainsi des espaces supplémentaires qui n’étaient pas dans la commande ». Matthieu Poitevin envisage chaque projet comme un « monde » que l’on ne pourra jamais totalement maîtriser et à l’intérieur duquel il faut accepter de se perdre un peu. « Les gens ont peur de la liberté, de ce qui n’est pas nommé, de ce qui n’était pas prévu. Rester cantonné dans des lieux fermés et codifiés rassure. Mais cette frilosité rend les villes laides ».

 

Le quartier de la Friche

L’expérience la plus emblématique reste bien évidemment La Friche La Belle de Mai. Dès 2001, et en total complicité avec Patrick Bouchain, ARM a réalisé les différents «  schémas directeurs » qui ont permis à ce « territoire massif, opaque, enkysté de se réarticuler avec la ville ». L’agence a planifié la métamorphose de La Friche en s’accordant toujours la possibilité d’aller « au-delà de ce qui était initialement prévu ». Les réalisations se sont ensuite enchaînées : la Cartonnerie, le Campement, Les Grandes tables, le streetpark, la crèche et maintenant les Magasins, la tour et le Panorama. Depuis, dix ans, comme les éléments d’un puzzle, chaque réalisation vient s’inscrire dans une vision d’ensemble qui loin d’être un carcan vise à instaurer un « nouveau mode de ville ». Une logique et une cohérence qui laissent toute sa place à l’inattendu.

 
[1] La Cité Manifeste était une commande de la Société mulhousienne des cités ouvrières à cinq équipes d’architectes de renoms (Jean Nouvel, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, Duncan Lewis, Shigeru Ban et Matthieu Poitevin) remettent à plat la conception du HLM. Elle a été inaugurée en 2005.

 

Fred Khan

Décembre 2012

Info