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Georges Appaix

"Entre deux" (novembre 2007)

Depuis bientôt 30 ans, George Appaix trace son itinéraire chorégraphique, entremêlant avec gourmandise le geste, la parole et les sons. Un parcours élégant et déroutant, comme son œuvre.

Georges Appaix

"Entre deux" (novembre 2007)

 

Tester plusieurs voies, parfois simultanément. Bifurquer souvent sans jamais pouvoir revenir en arrière. Hésiter, puis, par élimination successive, faire un choix... Irrémédiable. Nous sommes dans un spectacle de Georges Appaix, dans une succession d’instants pas forcément synchrones, mais qui, mis bout à bout, réaliseront l’esquisse d’un destin singulier : une existence d’artiste.
 
 
Pourtant, rien n’était écrit d’avance. Issu d’une famille beaucoup plus portée sur le football que sur la création contemporaine, la vocation de ce marseillais d’origine se révèle totalement imprévisible... « À un moment donné, je me suis rendu compte que je ne pouvais faire que ça ». Il commence par des études d’ingénieur. Il est très à l’aise avec les sciences, sans doute parce qu’elles donnent une mesure exacte de l’incertitude. Mais, diplôme en poche, il bifurque. Il gardera la méthode, pour le reste il fonctionnera plutôt par affinités électives, par accumulation et pas de côtés. Il se forme à la musique au conservatoire d’Aix-en-Provence. Mais il est aussi sportif et a besoin de faire parler son corps. À 24 ans, il découvre la danse. À partir de 1978, il participe à plusieurs créations de Josette Baïz, Stéphanie Aubin et Daniel Larrieu et crée aussi différents projets de rue pour le festival “Danse à Aix”. En 1984, il fonde la compagnie La Liseuse.
 
 
N’appartenant à aucune chapelle, Georges Appaix peut d’autant plus facilement bousculer les codes chorégraphiques. Introduire du texte, mélanger art savant et culture populaire, la poésie, la philosophie et la rengaine, la chanson, le free jazz et la musique contemporaine... « J’ai toujours fuit le péremptoire, l’univoque. J’ai tout de suite senti que mes spectacles devaient être humbles et ouverts. Sans doute la danse permet plus facilement cette position-là. J’aime bien l’idée de mélanger l’intuitif et le conceptuel. Ce qui est intéressant dans ce travail, c’est que l’on apprend toujours sur soi-même, sur le monde et sur les spectacles. Je suis constamment confronté à des problèmes que je dois bien essayer de résoudre ». 
 
 
Libre et en déséquilibre
 
Difficile de définir l’œuvre de quelqu’un qui est « dans le point plus que dans la ligne. L’instant plus que la durée... Un peu comme dans ces jeux pour enfants, où il faut aller d’un point à un autre pour in fine dessiner une forme ». Georges Appaix opère pourtant très méthodiquement. Ainsi, il a décidé de bâtir un abécédaire spectaculaire. Et il s’y tient. Il a commencé par la lettre A, comme Agathe en 1985, puis a enchaîné une vingtaine de propositions : Antiquités, F, Hypothèse fragile, L est là, Moment... 
Son système ? Éviter tout systématisme. Il met en contact différents niveaux de perception et de sensation, les expérimente autant dans la connivence que dans la mise à distance. Il parle de « micro réflexes », de « micro intuitions » d’un mouvement de balance pour éviter que tout ne se casse la figure. Un jeu de relations complexes qui se nouent et se dénouent, circulent à travers l’espace de la scène, mais aussi les mots et les sons. N’oublions pas que sa compagnie s’appelle La Liseuse. Sur le plateau, des bribes d’Homère, de Pérec ou de Queneau croisent les fulgurances philosophiques de Deleuze, Diderot ou Jankélévitch. « J’ai préféré m’appuyer soit sur la poésie, soit sur l’essai. Le poète est celui qui est capable d’agrandir l’espace de chaque mot, de lui donner des territoires nouveaux. Il n’est pas très loin du clown par sa façon d’être libre, en déséquilibre. [...] Les philosophes, c’est pour le déclic. Tu prends une petite phrase, elle est précise, elle donne une information, elle ouvre un espace mental : ce n’est pas flou [...] et en même temps, c’est universel, un point qui circule, un point nomade... »*.
De même, il aime la musique, mais pas aveuglément. « J’ai une relation d’amour-méfiance avec la musique. On peut avoir tendance à se dissimuler derrière et vouloir tout lui faire porter, le plaisir, l’émotion, l’énergie... Mais, je n’ai pas non plus envie de me priver de cette force, de cette jubilation ». 
 
 
Question de goûts
 
Georges Appaix procède donc par collage et fragmentation, association et dissociation. Ce n’est pas l’événement qui l’intéresse, mais ses répercussions. Alors, on lui reprochera de ne pas être assez engagé. Est-ce si judicieux de prendre position avant même d’avoir tout exploré ? L’artiste n’impose pas sa vision, il nous ouvre l’esprit. Mais, l’homme discret sait prendre ses responsabilités. « Je n’ai jamais trop cru à la création collective. Quelqu’un doit bien faire des choix et les assumer. Pour autant les interprètes inventent énormément de choses. Je fais des propositions, ils me renvoient des matériaux, des textes, des improvisations, des compositions... Le spectacle se construit dans le balancement entre leur engagement et la décision que je prends parce que plus ou moins confusément je sens que certains éléments ont leur place dans l’espèce de mosaïque que j’essaie de constituer ».
Ce personnage très pudique vient de se mettre en scène dans un solo autofictionnel. « J’ai fait trois soli dans ma carrière. Environ un tous les dix ans. Je me remets ainsi en situation d’interprète. Je me permets aussi une réactivité maximale. Je n’ai affaire qu’à moi-même... Même si c’est déjà beaucoup... Je peux réagir très vite. Je n’ai pas à conceptualiser et à verbaliser mes intentions pour les autres danseurs ». Ce solo s’intitule Question de goûts. « C’est la première fois que j’écris entièrement le texte du spectacle. Et comme par hasard, le propos concerne mon rapport à la scène. Je vais du plus concret au plus philosophique. Encore une fois, une histoire de balancement ». À quoi ça tient un spectacle en train de se faire ? Impossible à dire vraiment. Les mots agissent, mais pas forcément là où on les attend. La dimension performative du propos est parfois soutenue, parfois contredite par la gestuelle. Georges Appaix en vient tout naturellement à se demander s’il n’est pas un peu un autre. À la fin du spectacle, après s’être grandement dépensé et avoir beaucoup tenté, il propose : « Et si on riait ? J’en connais parmi moi qui sont tout à fait capables de déclencher des rires parmi vous ». L’humour comme un changement d’adresse au public, histoire de brouiller un peu plus les rôles et fuir les postures définitives. Cet engagement dans l’incertitude est bien une véritable prise de position. Alors, certes ce n’est pas un rire sans réserve ; il n’a pas pour fonction de nous divertir, mais au contraire de nous recentrer. Georges Appaix ne cherche pas à nous subjuguer, à nous en mettre plein la vue, à tout emporter sur son passage. Il nous veut éveillé et lucide. 
 
 
Une ampoule dans l’obscurité du théâtre
 
Pour sa prochaine création, il repart du texte de Question de goûts, mais le donne en pâture à des danseurs. Pour certains (Jean-Paul Bourel, François Bouteau, Sabine Macher), il les connaît depuis longtemps. Avec d’autres (Séverine Bauvais, Gill Viandier), la collaboration est toute récente. Encore une manière d’éviter la routine. « Le travail avec les danseurs apporte justement un supplément de subjectivité. Le texte va sans doute disparaître et je n’en garderai que des fragments, que l’idée : la scène comme une page blanche. Mais c’est difficile de construire un objet qui ne parle que de lui-même ». Et pourtant l’univers de ce chorégraphe est tout sauf narcissique. Il n’utilise pas la citation pour fabriquer de l’entre soi, n’est pas dans l’acquiescement béat, ou pire, cynique. Il ne commente même pas le monde, mais par petite touche, il cherche à le transformer. La résistance n’est pas tapageuse, juste insidieuse. « La relation entre le public et les artistes qui sont sur scène pourrait être un modèle de socialité. Mais encore faut-il être dans la générosité, l’exigence et le respect de l’autre. C’est un endroit extrêmement privilégié qui malheureusement n’est pas assez fréquenté...  ». Son studio de répétition est implanté à la Friche la Belle de Mai. [...] « Je préfère de loin avoir un espace ici que d’occuper un studio de danse aseptisé. Mais, ce qui m’intéresse dans les collectivités, c’est avant tout les individus qui les peuplent ». Fidèle, mais pas très stratégique. 
 
Fred Kahn
* Extrait d’un entretien avec Georges Appaix par Christine Rodès, revue La Pensée de Midi, "Création(s), la traversée des frontières", n°2, sept. 2000 
 
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