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Fabienne Pavia

Editrice d’auteurs photographes

Tirages limités, économie précaire, mais belles et fortes aventures avec des auteurs, tel est le quotidien de Fabienne Pavia

Fabienne Pavia

Editrice d’auteurs photographes

Le Bec en l'air

Tirages limités, économie précaire, mais belles et fortes aventures avec des auteurs, tel est le quotidien de Fabienne Pavia. Sa structure, Le Bec en l’air éditions, produit des beaux livres d’images qui font sens. Des histoires humaines, des récits sensibles, associant la photographie et les mots. Cette aventure éditoriale participe bien sûr à la dynamique impulsée par la villa des auteurs de la Friche.

 

L’édition d’ouvrages photographiques est une affaire de passion. D’abnégation même.  La vocation de Fabienne Pavia s’est affirmée par la pratique. Avant de se consacrer à l’édition, cette autodidacte a d’abord côtoyé l’écriture journalistique, puis le reportage. Au début des années 1990, elle parcourt le monde et écrit ses premiers livres thématiques : L’Égypte (Solar), L'Amazone (Time Life), L'Océan Indien en 1 000 Photos (Solar). « J’ai du publier ainsi une quinzaine d’ouvrages. Ils étaient bien sûr accompagnés de photos. Je me suis ainsi familiarisée avec l’image. J’ai appris à les regarder et à poser un regard visuel sur la fabrication des livres ». Fabienne Pavia achèvera sa formation d’éditrice en travaillant en freelance pour Le Seuil. Et, en 2001, elle franchit le pas et crée Le Bec en l’air. Elle développera son projet pendant dix ans à Manosque. Puis en 2011, elle revient dans la ville qui l’a vue grandir et devient l’une des résidentes permanentes de La Marelle, villa des auteurs de la Friche la Belle de Mai.

 

Produire et éditer

Le Bec en l’air doit sa longévité à son identité éditoriale singulière. « Tous nos livres, à quelques rares exceptions près, ont comme écriture première la photographie, explique l’éditrice. Ce média représente un fantastique outil de compréhension du monde. Il permet autant de saisir les grands enjeux planétaires que d’aborder des questions liées à l’identité ». Pour Fabienne Pavia, une image n’est jamais décontextualisée. « Notre positionnement consiste aussi à travailler sur la relation qui unit l’image et le texte. Nous faisons ainsi appel à des philosophes, des sociologues, des écrivains, des chercheurs qui écrivent en regard des photographies. Non pas pour les illustrer, mais pour ouvrir d’autres pistes d’analyse ».

 

Le catalogue compte une centaine de titres. Et il ne cesse de s’enrichir à raison d’une dizaine d’ouvrages par an. Certains livres nous confrontent aux situations les plus critiques. Le Bec en l’air a ainsi publié, il y a plusieurs mois, L’Autre guerre, un terrifiant document photographique sur le Guatemala réalisé par Miquel Dewerver-Plana. Dix ans d’enquête qui éclairent pourquoi ce pays est l’un des plus violents au monde. « Or, cette réalité pourrait un jour être la notre, analyse Fabienne Pavia. Car les mêmes causes, le manque d’éducation, la fragilité des structures sociales, produisent les mêmes effets ». L’éditrice possède ce qu’on appelle un œil. Elle sait repérer les démarches qui feront dates. Ne citons ici que Congo in Limbo, de Cédric Gerbeahye. Cette immersion dans l’une des régions de la planète les plus dangereuses, a été classée parmi les dix meilleurs essais documentaires de l’année 2010 par l’International Center of Photography de New-York (ICP). Fabienne Pavia sait aussi dénicher des trésors. Il y a deux ans, elle a publié des photographies inédites prises entre 1960 et 1962, durant la guerre d’Algérie par Marc Riboud, l’une des figures de l’agence Magnum. Elle a aussi édité un livre « de jeunesse » de Raoul Coutard. « Avant de devenir le chef opérateur emblématique de la Nouvelle Vague, il a été photographe durant la guerre d’Indochine. En marge des reportages militaires, il accompagnait des expéditions d’ethnologues ». Le livre, Le Même soleil, est bien plus qu’un simple témoignage sur les peuples du Laos, du Cambodge et du Vietnam. « Raoul Coutard inventait son écriture photographique, cette capacité à capter la lumière dans l’instant présent. Une approche qu’il a ensuite développé avec les plus grands cinéastes. Ces images sont magnifiques et certaines scènes sont dignes d’Apocalypse Now ».   

 

Trop singulier pour le marché ?

Fabienne Pavia accompagne aussi des démarches plus intimistes, comme celle de Frédéric Lecloux. Le Bec en l’air a déjà publié trois livres de cet auteur né à Bruxelles en 1972. Le premier, L’Usure du monde, s’apparente à un road movie poétique. Le photographe entraîne le lecteur à travers les paysages des Balkans, de la Turquie, de l’Iran et de l’Afghanistan. En 2013, est sorti Brumes à venir, une quête quasi autobiographique puisque Frédéric Lecloux a pris comme sujet d’étude sa terre natale : la Belgique. Puis, fin 2013 paraît « Étonnamment Étonnée », un livre sur la Friche la Belle de Mai, avec des photos de Frédéric Lecloux et écrit par Arno Bertina.

 

L’éditrice aborde également les rives de l’art contemporain. L’une des dernières productions du Bec en l’air, A jeudi 15h, s’apparente à un véritable objet d’art au format impressionnant (30 X 37 cm). Fabienne Pavia en explique le concept : « Pendant deux ans, tous les jours à la même heure, le portraitiste Steeve Iuncker a entretenu un dialogue photographique avec Xavier, un jeune homme, porteur du VIH ». Ce travail, réalisé, il y a une dizaine d’années, a été exposé dans le monde entier, mais aucun éditeur n’avait pris le risque d’en faire un livre. « Le sujet embarrasse beaucoup de personnes et il ne fait pas sauter de joie les représentants. L’ouvrage est particulièrement difficile à vendre, mais tellement fort ». Comment générer une économie avec ce type de projet au coût d’impression important et au tirage très limité ? « A jeudi 15h ne rapportera pas d’argent, ni à nous, ni à l’auteur. Mais il devait exister. Bien sûr, nous avons aussi des titres plus grand public : sur la pierre sèche, sur les calades, sur des balades littéraires... ». Un tirage moyen ? « 1 500 exemplaires ». Un succès public ? « 3 000 exemplaires ».

 

Des regards engagés

L’image suscite énormément de suspicion. On l’accuse d’être manipulée, détournée, séductrice et souvent mensongère. Mais dans le même temps, nous savons qu’elle nous apporte l’une des plus puissantes formes de médiation avec le réel. Comme l’écrit le philosophe Jean-Paul Curnier : « La réalité à travers l’image est une affaire indécise entre réalité du monde, réalité de soi et réalité de soi au monde ». Or, le livre photographique, espace privilégié pour exprimer tout le potentiel narratif de ce langage visuel, semble chaque jour un peu plus marginalisé. Les chiffres sont sans appel : « Les ventes en librairie ne cessent de diminuer. La chute entre 2011 et 2012 a été de l’ordre de 25% ». Alors Fabienne Pavia cherche à développer des modèles économiques alternatifs. « Nous lançons des souscriptions, des systèmes de préachat, de ventes directes... Nous montons aussi des coproductions avec des éditeurs étrangers. Nous développons régulièrement des partenariats avec des musées. De temps en temps, nous décrochons aussi des financements auprès de fondations ou de mécènes ». L’argent public ? « Certains projets obtiennent des aides des collectivités territoriales. Mais Le Bec en l’air est une structure privée, une Sarl, qui fonctionne sans subvention ». L’entreprise emploie trois permanents et deux collaborateurs en free lance (une correctrice et un attaché de presse). « Notre économie est très fragile. Nous n’avons pas de réserve de trésorerie, donc aucun droit à l’erreur. Nous pouvons, à la limite nous tromper sur un titre dans l’année, mais pas plus ». L’ancrage à la Friche la Belle de Mai est un indéniable facteur de stabilisation de l’activité. Le lieu offre de multiples opportunités de développement. Et il favorise les approches systémiques.

 

Le maillon d’une chaîne sans fin

Durant l’été 2011, Philippe Foulquié, qui était alors le directeur de la Friche, propose à Fabienne Pavia et à Pascal Jordana, le responsable de l’association des auteurs aux lectures (ADAAL), de développer un « Pôle livre ». Les deux structures donneront naissance à la Marelle, villa des auteurs de la Friche. « Pascal Jordana développe toute la partie résidence, explique Fabienne Pavia. Mais les croisements sont incessants. La présence d’écrivains est très enrichissante pour nous et cette proximité débouche très concrètement sur des projets d’édition ».

La Friche possède un autre atout : sa dimension pluridisciplinaire. Le site dispose d’espaces de représentation et d’exposition qui sont autant de prolongements potentiels pour un livre. Mieux encore, la Friche abrite depuis peu une librairie. « Nous pouvons désormais organiser des rencontres et des lectures. L’ouverture de cette librairie participe au renforcement de la chaine du livre ». Un ensemble de maillons reliant l’auteur et le lecteur. Ainsi va la longue vie d’un livre...

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