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eriKm

eriKm, artiste indisciplinaire (avril 2007)

eRikm est viscéralement un artiste du décloisonnement, de la traversée des communautés et des genres. Il s’implante à la Friche la Belle de Mai, dans un environnement propice à la mise en œuvre de tels principes de vie.

eriKm

eriKm, artiste indisciplinaire (avril 2007)

 

eRikm est né à Mulhouse, deux ans après 1968. Un enfant des utopies libertaires ? En partie seulement. Comme tout le monde, il s’est bâti aux croisements de multiples influences : "Mes parents vivaient en communauté dans les Vosges. J’ai grandi dans une ambiance de grande liberté... J’ai croisé des personnalités incroyables, des artistes qui se baladaient comme ça à travers le monde, avec des dessins et des peintures sous le bras... Ce sont des souvenirs marquants, même si leurs échos sont aujourd’hui flous et abstraits". Mais, il fait aussi référence à ses grands-parents protestants et à leur rigueur de pensée. Et il évoque également son origine ouvrière. Il ne renie pas les apparentes contradictions et préfère s’en nourrir : "Nous sommes fragmentés dans notre être, dans notre vie et donc dans notre rapport à l’art".
 
Une fois admis que le parcours ne peut être que chaotique et incertain, autant avancer franchement. Il commence à l’adolescence à jouer de la basse dans des groupes post-punk. Mais l’attraction se révèle vite beaucoup plus complexe et vertigineuse. L’écoute de l’album Sister des Sonic Youth l’entraîne irrémédiablement vers une approche encore plus viscérale au son. Fin 94, eRikm débarque à Marseille pour rejoindre en tant que guitariste le groupe bruitiste Kill The Thrill. Après six mois d’aventures communes, il bifurque à nouveau, passe de la guitare aux platines et à l’improvisation pure et dure. Il participe notamment à deux projets initiés par l’AMI (Centre national de développement pour les musiques actuelles), La Guerre des platines et les Sculpteurs de Vinyle. Il entre alors en contact avec Otomo Yoshihide et Christian Marclay, figures emblématiques de la création musicale contemporaine. Il devient rapidement l’un des "platinistes" les plus recherché de la scène internationale. Mais visiblement, il ne sera jamais l’homme d’un seul système. Engagé dans une ère où, comme l’avait prédit Gilles Deleuze, la pensée ne peut être que polysémique et rhizomique, eRikm n’a de cesse d’investir des territoires de création de plus en plus hybrides. Aujourd’hui, s’il faut à tout prix lui assigner une place, il semblerait beaucoup plus judicieux de l’envisager comme artiste plasticien et non uniquement en tant que musicien. Il opère à partir de platines, de samplers, mais aussi de matériaux vidéos et d’outils numériques. Il manipule autant le vinyle que la pellicule de cinéma et passe sans difficulté apparentes des scènes de Chicago au Palais de Tokyo ou au Centre Beaubourg. 
 
Etre toujours ailleurs, mais à partir de quelque part
 
eRikm insiste toujours sur les liens qu’il cherche à tisser avec son environnement. Et cet engagement est, dans le renouvellement permanent, autant un geste du corps que de l’esprit. Sur scène, il cherchera toujours à adopter la position la plus spontanée, donc la plus vivante. Récemment, il déclarait au magasine Octopus [1] : "Il y a presque une relation de combat entre moi, mes machines, le son et l’espace acoustique : en général, j’aime bien installer une scène au centre de l’espace de concert, avec quatre points de diffusion, de façon à ce que le public puisse faire au minimum le rapport qui unit le geste musical au son, et pour être dans un engagement total sur l’instant. C’est aussi une façon de me mettre dans une position de risque, de déséquilibre et de vacillement. 
Nomade dans sa pratique et pourtant en quête d’ancrage, il a choisi la Friche la Belle de Mai comme port d’attache. L’implantation a été pensée avec Jérôme Matéo, qui chapote l’association Co-opérative, une structure d’accompagnement et de production artistique installée à la Friche. Jérôme Matéo connaît eRikm depuis plus de 10 ans. Une estime réciproque qui s’est lentement transformée en complicité : "Je pense que la résidence d’eRikm répond à une volonté de s’inscrire plus durablement sur la ville dans un processus de travail à long terme. Il cherche à renouer des collaborations artistiques fortes. La greffe est d’autant plus évidente qu’il a déjà mené des projets avec plusieurs structures résidentes de la Friche : Radio Grenouille, le Cabaret Aléatoire, Euphonia, Zinc/ECM , l’AMI, le Dernier Cri...". eRikm va s’installer dans un local de 100m2 environ. Une partie du lieu sera dédiée à une plateforme mise en place entre Co-opérative et Médecine Show, son association, pour développer des projets transversaux et pluridisciplinaires. Un outil de travail qu’il entend ouvrir à des démarches fragiles et émergentes alors même que le contexte économique et social rend ces espaces d’expérimentation de plus en plus rares. 
 
L’échange et l’emprunt
 
Ce n’est pas parce que les matériaux sont hétérogènes qu’il ne faut pas les frotter. eRikm croit beaucoup plus en la transformation des formes qu’en la création ex-nihilo. Il échappe ainsi à la perspective illusoire et on ne peut plus paralysante de l’œuvre définitive et idéale. Dans le même équilibre, il se méfie de certaines formes de recyclage qui ne font que renforcer l’enfermement dans des pratiques de consommation uniformisée. "Tout le monde travaille aujourd’hui avec les mêmes effets et les mêmes logiciels, déclarait-il en 2005 à la revue Artpress [2]. La question est de savoir si nous ne sommes pas finalement formatés dans un système de pensée pré-établi par les fabricants qui conditionnent inexorablement les goûts des artistes et des auditeurs". 
Il revendique une pratique qui repose autant sur l’emprunt que sur l’échange. Cet échange est, entre autres, économique, mais la relation nécessaire au marché est tout sauf exclusive. Sur les questions de l’auteur et de ses droits, eRikm est en prise directe avec l’actualité, dans une posture proche de celle que Michel Foulcaut avait envisagée, il y a maintenant presque 40 ans : "Le nom de l’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier [...] La fonction auteur est donc caractéristique du mode d’existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l’intérieur d’une société"***. Dans la bouche d’eRikm, cela donne : "La liberté de m’être préservé spontanément du dogme copyright, en résonance avec des artistes comme Négativland ou John Heartfield pour l’image, m’a été extrêmement bénéfique. Le concept de copyleft est intéressant en cela : pouvoir déposer une musique “originale” tout en laissant à différents niveaux la possibilité d’utiliser des fragments tels quels, ou dans d’autres propositions et cadres définies par l’auteur : édition limitée... utilisation publicitaire et commerciale... Le copyleft permettra peut-être d’aborder différemment les problématiques actuelles [...] Il est vrai que dans l’air des moulins à vent de l’ultra libéralisme outrancier, défendre l’idée d’une œuvre ouverte semble être comme beaucoup d’autre chose aujourd’hui, un défi ou une gageure" [3].
 
Fred Kahn
 
[1] Déséquilibriste, entretien avec Vincent Normand
[2] Entretien avec Jacqueline Caux 
[3] M. Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur ? texte d’une conférence donnée en février 1969 à la Société française de Philosophie. In Dits et écrits, ed. Gallimard 1994
 
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