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Catherine Marnas

Un théâtre savamment populaire (janvier 2013)

Est-ce le fait de ses origines populaires ? Catherine Marnas, sans jamais rien concéder sur l’ambition artistique, arrive à toucher un très large public.

Catherine Marnas

Un théâtre savamment populaire (janvier 2013)

Pour la nouvelle directrice du Pôle Théâtre de la Friche la Belle de Mai, il s’agit avant tout de faciliter l’accès aux œuvres : « Comment tendre la main pour permettre aux gens d’aller vers plus d’exigence ?  »

 

Si l’on se fie aux statistiques, Catherine Marnas n’aurait jamais dû devenir metteur en scène. Avec des parents ardéchois, d’origines paysannes et pauvres, l’éloignement artistique, autant géographique que socioprofessionnel, s’avérait, a priori, insurmontable. Mais elle a grandi à une époque où l’ascenseur social fonctionnait encore à plein régime. Et l’Education nationale permettait de gravir les premiers étages. « Mes parents voulaient que je réussisse à l’école, ce que je me suis employée à faire. Mais, je ne pensais pas au théâtre. J’avais plutôt des désirs de littérature ». Jusqu’au jour où, en 6e, une professeure de français use d’un habile stratagème pour faire passer à la gamine une audition. « Une troupe de théâtre cherchait un petit garçon pour jouer dans La Savetière prodigieuse de Lorca. Ils sont venus dans la classe. Mais pour que je ne sois pas impressionnée, la professeure a prétendu qu’ils étaient des inspecteurs chargés de l’évaluer. J’aimais énormément cette enseignante, alors quand elle m’a demandée de jouer une scène de Molière, je me suis surpassée pour qu’elle ait une très bonne note ». Catherine Marnas a bien sûr été prise. Elle avait rencontré le théâtre, cet art qui consiste à « raconter des histoires avec des corps et de les partager dans l’instant présent avec le public ». Une passion qui ne l’a plus lâchée. Pas étonnant que cette artiste, désormais reconnue pour « l’excellence » de son travail, croit en une possible démocratisation de l’art. Et là encore, sans aucun piston ni passe-droit, elle aura été à bonne école. Car, qui mieux qu’Antoine Vitez pouvait lui transmettre les clés d’une pratique théâtrale élitaire pour tous ? « A force d’acharnement, j’ai décroché mon premier stage avec lui. Puis, j’ai été son assistante sur un spectacle. Il a eu cette générosité. Antoine Vitez était un vrai maître au sens le plus humble du terme ».

 

 

Un désir de communauté

 

 

Catherine Marnas affinera ensuite sa formation auprès de Georges Lavaudant. Mais, très tôt, elle fonde la compagnie Parnas et développe sa vision d’un « théâtre populaire et généreux, où la représentation se conçoit comme un acte de la pensée et une source de plaisir ». Son travail de mise en scène appuie à l’endroit d’une relation privilégiée, mais largement partageable. D’ailleurs, elle ne parle pas de direction d’acteurs, plutôt « d’un regard aigu et bienveillant capable de voir à travers les comédiens ». Un art de la maïeutique qui consiste à aider les gens à accoucher d’eux-mêmes : « Nous construisons une relation en triangle. Je n’amène pas les acteurs dans ma direction, mais vers un point de jonction entre mes aspirations et les leurs. Que défend-on ensemble ? Nous ne sommes ni dans l’introspection, ni dans l’effet miroir, mais tendus vers un but commun ».

 

Depuis plus de 25 ans, elle enchaîne ainsi les spectacles avec une forte prédilection pour les dramaturgies contemporaines, « en prise avec le monde ». Bernard-Marie Koltès est son auteur fétiche. « Il pose exactement le regard que j’ai envie de défendre. Je le considère comme notre Tchekhov contemporain. Il nous renvoie à des questions essentielles sur notre rapport à la vie, à la mort, à l’amour ». Un auteur pourtant pas vraiment identifié comme populaire ? « La langue de Koltès est d’une exigence absolue, mais les préoccupations sont universelles. Chacun de nous peut se reconnaître dans les thèmes développés ». On rit aussi beaucoup au théâtre de Marnas. Elle s’est attaquée à Valletti, Dubillard, Rebotier, Copi... « Ils utilisent le registre comique pour remettre en cause les lois de la pesanteur. Soit on se tape la tête contre le mur, soit on prend du recul et on constate que le mur en question est bizarre ».

Son approche est bien sûr éminemment politique. Et peut-être même prémonitoire. Pour preuve, en 2006, alors que la « crise » n’a pas encore pointé son nez, la directrice de la compagnie Parnas monte Sainte Jeanne des Abattoirs. « Brecht n’est pas mon auteur de prédilection, mais j’ai ressenti le besoin de me frotter à cette œuvre. Je constatais la terrible impuissance des gens, notamment des jeunes. Revenir à Sainte Jeanne des abattoirs me permettait de trouver des explications aux dérèglements économiques. La métaphore de la balançoire me semble particulièrement parlante. Pour qu’un tout petit nombre d’élus puisse se maintenir au sommet, il est nécessaire que la masse fasse contrepoids. Et la balançoire ne fonctionne que si tout le monde veut monter sur la même planche ». Catherine Marnas, en théâtralisant ainsi la mécanique perverse du capitalisme, nous invite à nous en détacher. Et même à devenir acteur de nos vie. En effet, le chœur « des prolétaires » de Sainte Jeanne des Abattoirs était assuré par des amateurs. Toujours ce besoin d’agrandir la communauté. Mais, un tel contrat de confiance ne peut se construire que lentement, par l’enracinement.

 

Cheminer avec le public

 

 

Tout en étant accueillie sur les scènes du monde entier, Catherine Marnas s’est, dès 1994, profondément implantée dans la région Paca. Elle a d’abord été artiste associée à la Passerelle, scène nationale de Gap et des Alpes du Sud, puis aux Salins, scène nationale de Martigues. En 2011, elle aurait dû prendre la direction du CDN La Criée. Elle a été évincée au dernier moment par l’Elysée et ce pour des raisons qui, on s’en doute, n’avaient absolument rien d’artistique. Alors elle développera son projet au sein du Pôle Théâtre de la Friche la Belle de Mai qui ouvrira ses portes en octobre 2013. Catherine Marnas envisage ce nouveau lieu comme « une fabrique qui a vocation à s’ouvrir le plus largement possible aux populations ». La programmation concernera autant des artistes de dimension internationale que des compagnies émergeantes. « A chaque fois, nous essayerons de bâtir des aventures artistiques, sur des principes de permanence, en cohérence avec le projet de La Friche et en lien avec son environnement ». Certes des spectacles seront diffusés, mais la circulation des publics concernera aussi des étapes de travail, des rendez-vous inopinés, des rencontres... Sans oublier le partage du plateau, l’implication d’amateurs, la formation et l’accompagnement des jeunes compagnies. « Comme le disait Vitez, il n’y a pas une recette qui pourrait fonctionner de manière définitive. L’action artistique et culturelle nécessite une remise en question permanente. Tout est à réinventer chaque jour ».

 

 

Le Pôle théâtre sera baptisé en octobre 2013, en pleine Capitale européenne de la culture. Le premier spectacle El Cachafaz, une adaptation d’un « opéra tango » de Copi, s’annonce emblématique de l’approche défendue par la metteur en scène. En effet, cette œuvre hybride associera des compétences artistiques multiples et impliquera quelques 80 choristes amateurs. La compagnie Parnas est également engagée dans le projet « Dramaturgie arabe contemporaine » porté par La Friche La Belle de Mai. Dans ce cadre, en novembre 2013, sera créée une pièce commandée à l’auteur marocain Driss Ksikes.

 

Fred Kahn

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