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Catherine Germain

une histoire de clown (mai 2005)

Extrait de Le clown Arletti, ed. Magellan Et Cie, 17cm x 24 cm, janvier 2009, ISBN : 2350741435 François Cervantes (Auteur), Catherine Germain (Auteur), Christophe Raynaud de Lage (Photographie)

Catherine Germain

une histoire de clown (mai 2005)

 

Le rituel du maquillage est très important pour moi.
Je commence une heure avant de jouer. Les pots sont toujours posés à la même place devant moi. Les pinceaux et les houppettes orientés dans la même direction. Deux cartes postales de bébés orang-outang m’accompagnent partout. L’effet qu’ils me font quand je les regarde, c’est ce à quoi je voudrais ressembler.
 
Je cherche un sentiment d’amour absolu. 
Le clown est arrivé dans ma vie d’actrice quelque temps avant d’entrer dans ma vie tout court.
C’était en 1986 en Corrèze. La compagnie l’Entreprise était dans sa première année d’existence et François nous avait demandé de créer un personnage dont nous tomberions amoureux. Comment être en même temps celui qui aime et celui qui est aimé ?
C’était un jeu qui exigeait du silence et de la foi.
J’ai dessiné ce personnage sur la peau de mon visage comme je l’aurais fait sur une toile vierge.
J’avais en tête d’autres maquillages comme celui d’Albert Fratellini, le plus fragiles des trois frères, que je trouvais d’une naïveté et d’une bêtise adorables.
 
Oui, j’ai dû voler des images à d’autres pour inventer ce « visage d’amour ».
Je l’ai fait d’une seule traite. Je ne l’ai pas cherché. Il est le même aujourd’hui qu’au premier jour, à part quelques traits noirs que j’ai estompés. A cette époque, nous ne parlions pas du « clown » mais de « l’ange ». Il s’agissait d’une créature qui rêvait de s’incarner.
Dans ce désir de venir au monde, de chuter sur la terre comme dans la trajectoire des anges, je n’imaginais pas être une femme, mais plutôt un être encore indéfini pour ne pas dire infini... 
 
Le spectacle que nous répétions s’appelait Le Venin des Histoires. Il y avait deux espaces sur le plateau : celui des anges et celui des personnages. Entre les deux, on entendait la voix d’une diva, si belle qu’elle donnait aux anges l’envie de s’incarner dans des histoires terrestres.
 
Un fait divers, dont François s’était inspiré pour le spectacle, racontait qu’à la 24ème mesure d’un certain chant, plusieurs divas avaient perdu la vie. La difficulté vocale du morceau était telle, quelles avaient succombé, terrassées par un arrêt du cœur. Je n’ai pas pu être un ange dans ce spectacle parce qu’au 24ème jour des répétitions, j’ai eu un grave accident de voiture. Lorsque j’ai rejoint l’équipe, quelques semaines plus tard, j’étais devenue une voix off. Pendant ma convalescence, j’avais enregistré des paroles sur mon isolement et mon envie de retourner sur scène. Le spectacle parlait de la préparation d’une diva avant un concert où serait chanté ce fameux passage mortel. D’une certaine manière, j’avais pris la place de la diva.
 
La première du spectacle fut une catastrophe et en attendant de le reprendre, j’ai proposé à François avec un autre comédien de la compagnie, Dominique Chevallier, de poursuivre ce travail sur « l’ange » que nous avions commencé avant mon accident.
J’y avais tellement pensé pendant mon séjour à l’hôpital que j’avais hâte de m’y mettre. 
C’est là que le clown est entré dans ma vie tout court, à cette époque où j’étais en pleine reconstruction et où je venais de connaître dans ma chair le sentiment de la vulnérabilité.
 
A l’hôpital, dans la peur de disparaître, je faisais toutes les nuits des rêves de victoire. Je crois même que ces rêves, c’est lui, le clown, l’ange, qui me les faisait faire, lui qui était en train d’arriver en moi comme de la lumière. J’étais fragile. Je ne devais pas bouger. 
Il me fallait accueillir avec patience cet état nouveau de mon corps. 
 
Respirer et espérer. Rien de plus. Rien de moins. Un clown fait ça très bien. L’envie de ce travail était décuplé par le fait que je me sentais une personne nouvelle après cet accident. J’avais connu en même temps la peur de mourir et la joie d’être en vie. Je voyais les choses sous un autre angle. Jusqu’alors je m’étais sentie indestructible.
Je recevais là un apprentissage qu’aucun moment de ma formation d’acteur ne m’avait fait entrevoir.
 
En une nuit, j’ai changé. 
Au réveil, mon corps avait maigri. La peur est une combustion et j’ai brûlé de moi dans cette histoire.
Il me tardait de retrouver le théâtre et « l’ange » récemment entrevu. Ce désir était tellement clair que je me suis concentrée pour aller de mieux en mieux. 
 
Je dessinais, de mémoire, sur des feuilles blanches, le maquillage que j’avais trouvé et j’y ajoutais une silhouette, des idées de costume, des cheveux.
Je coloriais. Je passais des heures en silence à cicatriser.
Inventer ce personnage, c’était me guérir.
 
Le clown m’offrait l’occasion de me requestionner. C’était excitant comme de refaire sa vie. Repartir d’un début. Et quel début ! L’éducation, le comportement social, les conventions... tout était balayé. C’était jubilatoire. Un état sauvage uniquement guidé par le désir d’exister. « La Curiosité des Anges ». C’est comme ça que s’est appelé le spectacle que nous avons créé sur un petit rond de pelouse et qui a tourné dans beaucoup d’endroits du monde. 
 
Le premier jour des répétitions, je me suis retrouvée à l’arrière d’une 2 CV camionnette, maquillée et costumée en clown, traversant le Grau du Roi à la recherche d’un local pour travailler.
J’avais la sensation qu’une chose importante commençait, même au moment où nous nous sommes retrouvés dans un casino désaffecté et balayé par les vents du bord de mer.
 
Tout se passait au dedans de nous. 
 
Nous transportions nos mondes intérieurs et ils étaient chargés de richesses à découvrir, alors l’extérieur nous importait peu.
En y repensant aujourd’hui, nous ressemblions à des paysannes engrossées cherchant à la hâte un espace de fortune pour accoucher.
Je me souviens avoir passé des journées entières, le corps immobile, apprenant à repérer mes sensations et à les nommer le plus précisément possible. Parfois j’arrivais à composer une phrase, avec un sujet (moi en l’occurence), un verbe et un petit complément.
La résonance des mots, dans mon corps vidé par le silence et l’immobilité, était celle du présent absolu. De cette page blanche que j’étais devenue, quelque chose d’unique commençait à s’écrire.
 
C’est curieux de raconter si vite ce que nous avons mis des mois à faire. Je m’aperçois en écrivant aujourd’hui sur cette période que nous réapprenions tout juste à parler. Nous étions deux clowns sur le plateau, en attendant Godot...
François ne nous quittait pas des yeux, tendant un fil entre lui et nous pour nous faire entendre la relation au public, cette langue étrangère qu’il fallait décrypter au même instant où nous sentions tout ce vide à l’intérieur de nous. Sans le comprendre encore vraiment, nous mettions le public et nos sensations personnelles au même endroit.
 
Le dehors avec le dedans. Le Yin avec le Yang. Nous apprenions la peur et le désir dans ce vertige de l’instant.
Nous avons fait nos gammes en perdant nos habitudes. Il fallait nous désarmer pour devenir désarmants.
Nous nous sommes fait des frayeurs. Ce n’était pas par masochisme. Non. Nous acceptions de toucher le fond, de descendre quelque part en nous, avec l’intuition d’y changer notre vie.
C’était irréversible. 
 
Un jour de grand découragement où je n’arrivais à rien, je me suis dit en mangeant une banane à la pause, que si ça n’avançait pas, je devais arrêter le théâtre.
 
Nous avons repris et j’étais tellement accablée que je suis rentrée sue le plateau avec l’intention de ne faire aucun effort. D’ailleurs j’avais ma banane à finir. Je me suis assise par terre et j’ai continué à la manger. Pause ou pas pause, ça ne changeait rien : j’étais dans un sentiment d’échec total.
 
Mon partenaire, qui lui était en forme ce jour-là, avait de sérieuses visées sur ma banane. J’ai mis du temps pour accepter de jouer avec lui, parce que je n’envisageais pas de partir d’un sentiment de défaite.
 
De là est né un des moments les plus forts de notre duo. C’est devenu drôle parce que c’était grave.
Nous n’avons fait que créer du sens. Ce qui était lourd est devenu léger. Encouragée par François et par mon partenaire, j’ai commencé à comprendre que non seulement ce n’était pas un drame de perdre mais qu’il y avait là une clé essentielle à la création.
 
Dès lors, une autoroute s’ouvrait devant moi en regard de toutes les faiblesses qu’il me restait à mettre à jour. 
 
Catherine Germain, décembre 2001.
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