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Caroline Caccavale

Dedans/dehors les murs de nos prisons

Caroline Caccavale développe, avec son complice et compagnon Joseph Césarini, un projet artistique en milieu carcéral. Au fil du temps, la démarche a pris de l’ampleur, est devenue de plus en plus cohérente et structurée.

Caroline Caccavale

Dedans/dehors les murs de nos prisons

En 2008, Le jury chargé d’évaluer la pertinence de la candidature de Marseille au titre de Capitale européenne de la culture a d’abord été emmené au centre de détention des Baumettes. Bernard Latarjet, le directeur de Marseille-Provence 2013, avait fait ce choix : « Le comité de sélection a pu découvrir l’état d’avancement des ateliers engagés par Lieux Fictifs. Cette visite fut l’un des éléments déterminants du choix de Marseille-Provence parmi les quatre villes françaises finalistes [ndlr : Lyon, Bordeaux et Nice étaient les autres concurrents] ». Ce que le jury a vu ce jour là ? Une étape de Frontières dedans/dehors, un long processus de création et de coopération européenne qui arrivera à l’épanouissement en juin 2013.

Deux œuvres visuelles et sonores étaient alors en chantier. La première, construite autour de la pièce de Bernard Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, réunit dix-huit personnes détenues et neuf habitantes de la ville de Marseille. Parallèlement, l’association développe, un second projet, « Des images en mémoire, des images en miroir », qui, lui, débouchera sur une exposition vidéographique de courts-métrages réalisés à partir d’images d’archives. Cette démarche s’inscrit dans un dispositif de coopération européenne, ainsi, les ateliers participatifs concernent aussi des personnes (détenues et libres) de plusieurs pays d’Europe et de la Méditerranée. Les deux créations seront présentées, en juin 2013, à la Friche La Belle de Mai. A cette occasion, un Forum européen réunira professionnels de la culture et de la justice, ainsi que le grand public. Un tel rayonnement ne doit rien au hasard et tout à l’engagement de deux individus qui, depuis plus de 25 ans, se battent pour transformer la prison en un territoire artistique comme les autres.

 

Entre les murs

Caroline Caccavale et Joseph Césarini se sont connus en 1987. Jeunes diplômés de l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille­Luminy, tous deux avaient décidé de consacrer leur projet de fin d’étude... à l’univers carcéral. « A l’époque, ma motivation était avant tout intellectuelle, se souvient Caroline Caccavale. J’étais très marquée par les écrits de Michel Foulcaut. Mais le directeur des Baumettes de l’époque, Jacques Daguerre, nous a expliqué que l’on ne pénètre pas dans une prison sans raison. Il nous a alors proposé d’animer un atelier en détention ». La télévision venait juste d’entrer au centre pénitentiaire. Un téléviseur dans chaque cellule signifiait aussi un câblage et donc la possibilité d’installer un canal et un système de diffusion interne. C’est ainsi que Caroline Caccavale et José Césarini initient Télé Vidéo Baumette (TVB). « On a créé cet atelier avec aucun moyen, dans une salle minuscule et sans véritable réflexion sur ce que l’on allait faire de cet outil ».

Vingt-cinq ans plus tard, ce canal existe toujours et il participe à un vaste dispositif de création qui vise à relier le centre pénitentiaire au reste du monde. Car Caroline Caccavale et José Césarini ne se sont pas contentés de développer un projet à l’intérieur de la prison, ils ont rapidement compris que le langage artistique était assez puissant pour repousser les murs. Il faut alors évoquer une autre rencontre fondatrice. 

 

Le langage cinématographique

En 1989, les deux jeunes artistes croisent la route du cinéaste Renaud Victor. Ce dernier portait un projet de film sur l’univers carcéral.  Il choisit les Baumettes et Caroline Caccavale et José Césarini deviennent assistants d’un tournage qui se transforme en expérience de vie. Le film, De Jour comme de Nuit, portera bien son nom : « Nous avions en effet à notre disposition une cellule qui nous permettait d’être présent même la nuit. Nous étions complètement immergés dans la prison. Nous avons pu filmer partout : la cour, les parloirs, les cellules, les cachots... La direction a vraiment joué le jeu. Nous avons pu appréhender la réalité de la détention dans toutes ses dimensions ». Et simultanément, Caroline Caccavale et José Césarini découvraient la puissance du langage cinématographique. Ce « point de bascule » sera décisif, même s’il faudra encore quelques années avant que le projet trouve sa forme adéquate. « Après cette aventure, nous avons repris les ateliers et produit une série d’émissions en détention. Nous mettions face à face, des personnes extérieures et des détenus sur des thématiques qui concernaient la prison : le SIDA, le retour à la cité, le suivi judiciaire... ». 

Caroline Caccavale touche rapidement aux limites de ce type de dispositif. « J’ai toujours été très méfiante sur ces émissions qui singeaient la télévision et où les gens font semblant de se parler, mais, en fait, ne se relient absolument pas ». En 1995, elle décide de prendre du recul. Elle réalisera deux films documentaires, toujours en immersion, mais dans de tout autres environnements. Elle tourne le Passage du Vent à la Cité de la Cayolle, puis dresse le portrait sensible de Farah, une adolescente Franco Algérienne... Et en 1997, elle est à nouveau happée à l’intérieur de la prison. 

 

Laboratoire de recherche cinématographique dans l’ancien QHS

« L’administration pénitentiaire nous a rappelé pour réactiver un projet de formation audiovisuel dans l’établissement. Je n’avais pas particulièrement envie de revenir aux Baumettes. Qu’est-ce qui pouvait justifier que je m’engage à nouveau ? Nous avons repensé notre action et posé des exigences : la construction d’un lieu permanent et légitimé par l’institution ». L’ancien quartier de haute sécurité va ainsi se transformer en laboratoire de recherche cinématographique. « La configuration architecturale de cet espace nous intéressait, car il avait été conçu sur un principe panoptique : des cours de promenade découpées en quatre portions, avec un point central pour surveiller les détenus. Faire de l’image dans ce lieu nous permettait d’inverser les regards. Symboliquement les détenus reprenaient le pouvoir, ils devenaient des observateurs ».

Cet équipement ne pouvait pas émerger sans la volonté de l’encadrement pénitencier. « Les quatre cours ont été couvertes et transformées en salles de cinéma de montage et de tournage. Quant à l’ancien espace de surveillance, il est devenu le point central, le lieu de rencontre et d’échange ».  Bien évidemment ce retournement des usages fait sens. Toute architecture, en redistribuant des territoires, répartit aussi le pouvoir.

 

9m2 pour deux

En 2004, le soutien d’Arte apportera une visibilité grand public à cette démarche. La chaîne franco-allemande coproduit et diffuse 9m2 pour Deux, l’une des réalisations de Lieux Fictifs. Mais l’association ne se laisse pas griser par le succès. « Nous sommes restés vigilants à toujours privilégier le processus sur le produit final. Réaliser un film n’est pas une fin en soi ». En fait, cette expérience marque la fin d’un cycle. « Nous étions arrivés au bout d’un processus qui consistait à parler de l’intérieur de la prison. Jusque-là les thématiques étaient toutes liées ou à la détention ou à l’univers mental des détenus, à leur perception de cet univers carcéral. Nous avons décidé d’élargir le point de vue pour interroger la manière dont la prison nous regarde ». Désormais les projets se construiront dans un aller-retour avec l’extérieur. Les ateliers de création mêleront artistes, détenus et personnes libres. Ils prendront une dimension européenne, deviendront un événement majeur de Marseille-Provence 2013...

 

De toute évidence, le langage artistique ouvre un chemin vers une configuration politique plus démocratique, plus équitable, car capable d’inclure, selon la formule du philosophe Jacques Rancière, « la part de ceux qui ne comptent pas ». Mais Caroline Caccavale insiste : «  il n’y a rien de magique. C’est l’effet d’un travail. Toute démarche de création, si on lui laisse le temps d’opérer, produit une transformation ». Ce processus d’échange, de contamination réciproque, a bien sûr vocation à s’étendre. L’événement de juin 2013, s’il est suffisamment médiatisé rencontrera un public nombreux.  Avec à la clé, un changement des représentations sur la prison. Mais sans misérabilisme, compassion, ni victimisation. « Certains détenus retrouvent une dignité parce qu’ils la risquent. Elle n’est jamais donnée. Mais encore faut-il avoir la possibilité de prendre ce risque ».

 

Fred Khan

Janvier 2013

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