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1992 – 2014

1992 – 2014

En avril 1992, l’association Système Friche Théâtre déménage et investit l’ancienne Manufacture des tabacs qui surplombe le quartier populaire de la Belle de Mai. Elle établit avec la Seita, propriétaire, une convention d’occupation précaire à titre gracieux. Cet ensemble architectural imposant et exceptionnel de douze hectares est l’un des derniers témoins de l’apogée industrielle de la cité phocéenne que la crise économique a déconnecté de son environnement. Comment ré-ancrer ce morceau de ville dans la cité ? ?La transversalité artistique et le mélange des publics seront la pelle et la pioche d’une longue opération de "bouturage". Cultiver un territoire est une entreprise délicate : à l’image de la nature qui progresse dans l’instabilité et l’imprévu, rien ne doit être figé. La Friche s’engage donc à bâtir des cadres qui n’enferment pas.

 

Au fil des mois, d’autres producteurs, opérateurs culturels et équipes artistiques vont rejoindre le projet Friche. Ils sont immédiatement conscients du potentiel des lieux. Les bâtiments proposent des espaces “inouïs”. La diversité et l’échelle des volumes permettent d’expérimenter, à partir de la pratique artistique, des modes d’habitation et de circulation qui sont autant d’alternatives aux fractures urbaines. Cette opportunité est unique dans une grande métropole. Cette multiplicité de regards, de gestes et d’actions, cette accumulation d’énergies, favorise l’émergence et l’avènement de la « parole d’artiste », dans un lien toujours plus fort avec le contexte, la société. Cette relation, pour ne pas être conceptuelle, doit fortement s’enraciner dans la ville. Paul Virilio a brillamment théorisé cette nécessité vitale de prendre corps dans un territoire, dans un "milieu". Le philosophe envisage justement les friches comme "des tentatives de re-territorialisation, de retour à l’espace réel", en réponse "à la tyrannie du temps réel, virtuel et mondialisé".

 

En 1995, c’est avec un grand penseur, l’architecte Jean Nouvel, que la Friche élabore, un Projet Culturel pour un Projet Urbain visant à ne plus séparer les dimensions culturelles et urbaines. La présidence (1995-2002) de Jean Nouvel permet d’imposer l’idée de la permanence artistique comme agent indispensable du développement urbain. Concrètement, la Friche est alors rattachée au périmètre Euroméditérranée et la Ville de Marseille devient propriétaire des lieux. Mais cette reconnaissance ne va jamais de soi. La culture fabrique du lien social et génère de l’économie, pour autant, il n’est pas question de dépouiller la dimension artistique de ses qualités propres.

 
Ces questions, partagées par de nombreux autres projets en France et ailleurs, et le besoin de sensibiliser l’ensemble des acteurs publics, devaient trouver une formidable réalisation avec le grand colloque international organisé à la Friche en 2002 par le Ministère de la Culture: « les Nouveaux Territoires de l’Art », dont la Friche est devenue l'une des expériences les plus exemplaires.
 
 
En 2001/2002, le site est « îloté » en 3 pôles : la mise en œuvre d’un pôle patrimonial et institutionnel d’un côté (Centre Interdisciplinaire de Conservation et Restauration du Patrimoine, Archives Municipales, Réserve des Musées de Marseille et de l’INA-antenne Méditerranée) et d’un pôle multimédia (industries de l’audiovisuel et du multimédia) de l’autre. A partir de ce découpage, Système Friche Théâtre est conduit à réaffirmer la nécessité de contenu. Quelle que soit la forme artistique, elle procède toujours d’une écriture. La figure de l’auteur, dans le prolongement de celle du producteur, apparaît alors comme le moteur essentiel pour inscrire la culture dans un paysage économique qui aimerait bien se formuler sans elle.
 
Le troisième "îlot" se définira, donc, en 2002, dans le frottement aux deux autres, en tant que pôle d’auteurs dédié à la culture vivante. Et le choix du réalisateur marseillais Robert Guédiguian à la présidence de Système Friche Théâtre est alors sans équivoque : le cinéma, à la fois industrie et art, représente ce rapport à l’économie, mais, dans le même temps, il permet de révéler la notion d’auteur et fait valoir l’écriture comme fondement du geste artistique.?La Friche définie comme page d’écritures plurielles n’est plus une simple métaphore. C’est, pour les années à venir, une hypothèse vivante.
 
 
En 2007, une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), présidée par l’architecte Patrick Bouchain, est fondée pour poursuivre et amplifier la mutation de ce véritable quartier de ville. La SCIC, par ses statuts, est mieux armée pour répondre aux nouvelles donnes territoriales (décentralisation, intercommunalités), pour véritablement travailler à l’échelle des enjeux urbains, en termes de fonctionnement, mais aussi d’aménagement.
 
La SCIC rassemble dans son conseil d’administration des usagers du site (artistes, opérateurs) et les institutions publiques qui depuis 20 ans accompagnent le projet.
 
La Ville de Marseille, partenaire fondateur aux côtés des autres collectivités territoriales (Conseil Régional PACA, Conseil Général 13) et du Ministère de la Culture, reste propriétaire des lieux, mais elle a confié, via un bail emphytéotique de 45 ans, la responsabilité foncière à la SCIC.
 
Presque dans le même temps, le choix de Marseille-Provence, Capitale européenne de la Culture en 2013 est le catalyseur permettant de rassembler les fonds nécessaires à une opération de transformation de grosse envergure conduite par l’agence ARM Architecture de Matthieu Poitevin. Elle aménage de nouveaux espaces de travail et de circulation, et construit de nouveaux espaces d’exposition : la Tour-Panorama, donnant sur un toit terrasse dominant la ville jusqu’à la mer.
 
 
En 2012, à la veille d’une année Capitale Européenne de la Culture, sous la direction d’Alain Arnaudet (depuis juillet 2011) et avec la SCIC, présidée par l’avocat Marc Bollet (depuis juillet 2012), la Friche entre dans une nouvelle étape. Fabrique artistique, espace de vie et de culture, elle offre une concentration d’activités unique en Europe.
 
Il s’agit de lui assurer une « pérennité évolutive » :  en l’appréhendant dans un rapport dialectique entre d’une part des aménagements immobiliers identifiant le site et d’autre part des projets aux devenirs non encore révélés ; en conduisant une structuration et un développement qui garantit des « espaces » d’expérimentation dans un monde qui résiste difficilement aux tentatives de normalisation ; et en développant encore ses potentiels internationaux par des expériences et des échanges portés par les opérateurs de la Friche ou d’ailleurs, par l’accueil et la co-production d’événements internationaux, de producteurs étrangers…
 
 
Entre 2012 et 2014, La Friche la Belle de mai accélére son histoire et sa géographie : elle ouvre une crèche pour le quartier (avril 2012), une librairie, une aire de jeux pour les enfants, des jardins familiaux et collectifs, deux nouveaux théâtres (en 2013), la réhabilitation du Gyptis dans le quartier (octobre 2014) et l’Institut Méditerranéen des Métiers du Spectacle (ouverture en 2015).
 
L’année 2013, Capitale Européenne de la Culture, où Marseille et la Provence ont eu l’immense privilège de mettre en avant leur patrimoine culturel et artistique, ont été 365 jours où toutes les formes artistiques, toutes les générations se sont exprimées. La Friche a participé activement à ce grand événement en s’attachant à l’image de Marseille, qui a choisi les enjeux et les richesses de ses mixités pour être Capitale Européenne de la Culture en 2013.
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